Difficile d’avoir de la compassion pour soi-même

Difficile d’avoir de la compassion pour soi-même me disait un ami hier soir après notre temps partagé de méditation, dans un commentaire. Le thème de la pratique était justement la compassion envers soi-même.
Ce mot de compassion est délicat. Il semble désigner un idéal humain impossible à atteindre car, par expérience, nous savons que nous sommes souvent confrontés à des barrières, à des limitations, à des rejets, basés sur la différence irréductible entre moi et l’autre. Comment avoir de la compassion pour tous ces gens qui commettent des atrocités, tuent, violent, pillent, manipulent, torturent, mentent, trahissent, agressent, abusent? Nous ne ferons jamais cela, nous ne sommes pas comme cela, voilà ce que nous nous disons dans une réaction immédiate. Peut-être que nous ne ferons jamais cela, peut-être, mais nous en avons les graines, et l’herbe poussera si nous l’arrosons souvent. Si nous sommes honnêtes envers nous-même nous reconnaissons qu’au quotidien, sans aller même jusqu’à des situations extrêmes, nous vivons fréquemment ces  tentations de petits meurtres entre amis. Heureusement que la pensée ne suffit pas à tuer, mais quand même!
Alors juste aujourd’hui, sans faire le tour complet de la question, cher ami, je vais essayer d’entrer dans la profondeur de ce qui a été exprimé.

La compassion envers soi-même est l’amitié que nous pouvons nous porter, lorsque nous réalisons que les monstres et les démons qui vivent dans la nuit de notre psyché, attendent que nous les regardions et les comprenions.
La distance que nous mettons avec les monstres des autres est la distance que nous mettons avec nos propres démons.
Ces monstres ont des visages bien connus. Ce sont nos blessures, nos frustrations, nos besoins non conscientisés, nos ressentiments qui se projettent sur le mur de notre mental et nous font nous dissocier de la personne que nous aimerions être et que nous sommes. Car fondamentalement, chacun porte cette bonté, cette amitié, cette capacité à contribuer au meilleur de ce qu’il est et de ce que sont les autres. Nous sommes tous contagieux, en tous les sens du terme. Si vous y voyez des ressemblances avec l’époque actuelle, je confirme, nous sommes aussi infectés de bonté, de désir d’un autre monde meilleur pour tous. Nous pouvons nous contaminés les uns les autres par la douceur, la compréhension, la vitalité qui émanent de notre coeur.
L’autre est d’autant plus précieux qu’il nous permet, sans le savoir, de mettre en service nos qualités. Et certainement que c’est un bonheur, comme nous le voyons aujourd’hui, dans ces circonstances particulières, de pouvoir aider, donner, au-delà de soi, de contribuer au bonheur de tous. Nous le faisions déjà peut-être. Mais il y a aussi des faux semblants, des contrefaçons,  on peut être en façade. La question alors est de s’interroger sur le degré d’intégration et d’authenticité, et aussi d’assumer nos limites, c’est pourquoi l’habit ne fera jamais le moine.
Ce degré d’intégration, d’incarnation, d’authenticité dépend de la capacité à regarder nos parts d’ombre, à les assumer pour se transformer activement. C’est ce qu’ont fait les mystiques et sages de toutes tradition et c’est ce que les thérapeutes nous aident à faire, toute proportion gardée évidemment.
La compassion se développe à partir de l’observation de soi, de la compréhension du fonctionnement de nos personnalités internes qui sont multiples. Ce sont les petites voix qui commentent. La méditation permet d’aiguiser notre acuité à observer sans juger. Cela a pour effet dans la vie quotidienne de mieux nous voir dans notre façon de parler, de penser, de réagir. Or nous avons rarement une telle vision, nous avons beaucoup de points aveugles. Ne paniquez pas, c’est normal. Revenons simplement à mieux nous comprendre, sans nous accabler, et sans complaisance.
Comment rencontrer ces parts de nous? Les discours intérieurs, ressassements, commentaires, jugements, s’élèvent en notre esprit, nulle part ailleurs. Si nous sommes à l’écoute de ces petites voix, pas toujours d’accord entre elles, nous en apprendrons de belles sur nous-même. Des liens se feront avec des histoires de notre passé, qui nous aideront à comprendre pourquoi nous répétons certains schémas, scénarios. Et nous réconciliant par le fait que cela a été mais n’est plus, nous pourrons chasser nos bottes de sept lieues. Oui bien sûr, ce n’est peut-être pas aussi rapide, le temps que cela prendra personne ne sait, en comptant les retours de cycles, de bâtons lancés trop tôt, des imprévus de la météo familiale, sociale et autres intempéries, eh bien voilà nous ne savons pas. Donc autant nous y mettre de suite, et se donner à soi-même le temps de tous les temps.

Comprendre est l’inverse de faire la guerre, c’est le point de départ d’autres solutions. Si nous arrivons à mieux nous comprendre nous aurons davantage de compassion envers nous-même, cela se traduira par plus d’amitié, de respect, d’estime, et aussi nous verrons dans ce que nous avions rejeté un potentiel de transformation inédit.
Observer, ne pas s’identifier, être avec, à l’écoute, et transformer. Dans le poison se trouve le remède.

Tant que nous sommes en guerre, en état de siège ou d’ignorance, toute notre énergie est vouée au combat, à attaquer, repousser, élaborer des stratégies qui sont rarement les bonnes, qui entérinent le mal-être. De plus, nous serons certainement en colère de faire cela, car réalisez-le, ce n’est pas ce que nous voulons au fond, sinon nous ne serions pas en colère contre nos propres colères. Alors comment s’en sortir?
La pratique de tonglen faite ainsi que je le propose permet de revenir à soi, de donner de l’amplitude à ce mouvement, pour mieux repartir. Car ce mouvement est naturel, c’est celui de la respiration, revenir vers soi puis aller vers les autres.
La difficulté de la connexion à soi, en ce sens, est la première des résistances, des défenses qui nous empêchent de nous mettre à la place des autres et de pouvoir ressentir ce qu’ils ressentent. Le malaise avec nous-même traduit ce manque de connaissance de qui nous sommes. Parfois des personnes cherchent qui elles sont, la tête en l’air, comme si un ovni tombé du ciel allait le leur révéler, mais c’est tout près de nous. Le trésor est là, dans les friches de l’être qui ne se connait pas encore.
En réduisant cette distance à nous-même, nous réduirons la distance à l’autre, même si nous sommes et resterons différent, nous pourrons nous sentir plus proche.
Voilà ce que nous pouvons faire pour que la compassion soit une expérience concrète et non plus un idéal spirituel inatteignable.

Il est facile de parler d’amour et de compassion, il est beaucoup plus difficile de les incarner. Cela demande de bien connaître ses combats personnels, d’être sincère, et de tenir debout seul dans ses baskets. Etre seul avec soi est le premier test de l’amour que nous nous portons. Nous nous détestons sans le savoir et avons besoin des autres pour l’oublier. Aussi si nous nous rencontrions nous serions les premiers à nous agresser, à nous chercher des noises, n’est-ce pas là une situation pleine d’humour, que de se flanquer des raclées à soi-même, sans l’aide de personne? Enfin on en apprend toujours quelque chose, me direz-vous et c’est vrai.
Si vous êtes très fâché envers vous même, vous pouvez toujours gueuler contre un mur ou hurler à gorge déployée dans la nature, juste après,  n’oubliez pas de remercier, le mur est toujours là et les oiseaux n’ont été que momentanément dérangés. Dans les lieux sacrés aussi il est possible de se désarmer, d’abdiquer et de laisser aller son coeur mis à nu. On sait alors, expérience très intime, que le chemin commence vraiment. Ce qui évite de se raconter des histoires débiles et perchées et de tomber sur des personnes qui se prennent pour dieu et vous dépossèdent de votre intelligence et de bien des choses.
Oui la voie demande un effort, de la lucidité, d’être prêt à entendre ses quatre vérités,  et de le supporter, de l’assumer, pour enfin transformer.
Comme le rappelle Trungpa, la pratique ressemble à une opération sans anesthésie. Au moins vous êtes là, vous y assistez, on ne peut pas vous enlever votre liberté d’être, vous embobiner, à moins de le faire soi-même évidemment. Il est toujours possible d’aller reprendre une bouffée de samsara. C’est par nos illusions que nous sommes manipulables, préhensibles comme des marionnettes, nos croyances en des idéaux samsariques sont des pièges, leur fondement est une peur de n’être rien.
Mes ami-es, Ayons un sens de la terre beaucoup plus bourru et direct et nous verrons l’espace comme une opportunité de présence plutôt que ce manque de compassion total qui nous fait avaler des sucreries pseudo spirituelles à longueur de journée. Faites gaffe, vous aurez l’âme estomaquée ensuite, et vous aimerez peut-être ça, allez encore un tour d’illusions, ça fait mal et c’est bon. Faites donc attention à votre assiette intérieure. Ne vous nourrissez pas de n’importe quoi, ne vous gavez pas d’illusions.

Vraiment rencontrer ses démons est passionnant et c’est là un vivier de ressources inépuisables. Et je vous le montrerai encore ce soir, lors de nos partages, si vous le voulez bien.

La pratique du 30 mars sur l’autocompassion :

3 commentaires sur “Difficile d’avoir de la compassion pour soi-même

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