Fermer les yeux

Ce que nous sommes et faisons dépend de notre vision des choses. Celle-ci peut être restreinte, rétrécit, modelée et usée par l’habitude, la routine, le quotidien, les croyances et tout le cortège de nos nombreuses mémoires.
Elle peut aussi révéler que là où nous nous voyons petit nous sommes peut-être grand et là où nous nous vantons d’être grand nous sommes peut-être tout petit.
Parfois notre vision est terne : nous ne voyons plus l’éclat des choses et des êtres, ensevelis sous des couches de poussière mentale.
Les devins des mythes perdent la vue ou sont aveugles afin de mieux prédire l’avenir, de ne pas être influencés par les carrés du connu et leurs interprétations.
Les voyants, les visionnaires montrent d’autres points de vue, d’autres amplitudes, d’autres mondes. D’où leur vient ce regard vivant et audacieux?

Pour vraiment voir il faut parfois fermer les yeux au bruit du monde et les ouvrir au silence intérieur.
Lorsque nous commençons la méditation, je rappelle souvent de bien détendre les yeux en les fermant doucement, en sentant les globes oculaires dans leurs orbites, en les faisant rouler dans un sens puis dans l’autre, faire quelques rotations du mieux que l’on peut puis de bien respirer et de laisser les yeux détendus.
Derrière le rideau des paupières doucement baissées nous pouvons ouvrir notre regard intérieur, sentir que nous voyons avec les yeux de l’esprit. Nous prenons contact avec la texture de l’espace intérieur, de sa claire obscurité.
Quelques nuages de poussières lumineux dans un fond d’obscurité éclairée. C’est une étrange sensation et parfois une découverte comme naître à quelque chose, comme une première fois.
Nous pouvons voir, maintenant que nous cessons d’être fasciné par les objets du monde extérieur, voir vraiment. Nous découvrons un autre regard puis nous ouvrons doucement les yeux, les gardant un peu baissés pour prendre contact en restant détendu avec l’espace extérieur. Puis nous faisons quelques allées et retours yeux fermés yeux ouverts et notre perception de l’intérieur et de l’extérieur change, celle de la frontière entre espace intérieur et extérieur se modifie, s’adoucit, s’estompe légèrement.
Cela signifie aussi que nous ne voyons pas qu’avec nos yeux mais tout notre être. Nous en prenons conscience en fermant les yeux pour mieux les ouvrir de l’autre côté du monde habituel. Le regard s’agrandit, la conscience s’élargit, nous gagnons en amplitude, en magnitude.
Gagner en amplitude et en magnitude veut dire que nous restons en contact avec notre paysage intérieur, notre propre souveraineté qui est précisément là où nous nous rencontrons indépendamment des influences collectives. Nous croyons décider mais la plupart du temps nous sommes influencés pour désirer les mêmes choses que tous. Le risque est de perdre le contact avec soi, sa propre souveraineté, sa propre gouvernance.

Se promener dans son jardin intérieur, ses paysages c’est y découvrir nos capacités à faire vivre une imagination poétique, le courage, la tendresse et bien d’autres terres d’accueil en nous. C’est réintégrer les déportations intérieures, les exils de nous-même, faire à nouveau de la place pour tout ce qui est, à l’inattendu de soi.

Dans les contes, des situations poussent souvent le héros masculin ou féminin à partir et à élargir, de gré ou de force, sa vision. La fin du conte lorsqu’il est merveilleux et c’est précisément ce qui le rend merveilleux est que le désordre de départ amène à changer sa vision et à changer de monde.
Ainsi le vaillant petit tailleur, un conte des Grimm, ayant tué sept mouches sur sa tartine de crème, coud immédiatement cette devise sur une ceinture : sept d’un coup et part dans le vaste monde avec de quoi se tenir en adhésion sur la qualité qu’a éveillé cet événement concentré en quelques mots qui lui donnent une nouvelle vision des choses. Une telle devise ne peut se réaliser dans sa petite échoppe.
Cet événement l’ouvre à un nouveau potentiel très vivant, à condition qu’il le fasse vivre. Sa souveraineté intérieure lui fait voir que le monde est vaste parce que lui est devenu vaste, sa vision adhère au coeur d’un éveil.
Chaque confrontation avec les rencontres qu’il fera, du géant au roi, bouleversera le royaume de chacun et en montrera l’incohérence.
Aligné sur son sept d’un coup, le vaillant petit tailleur peut dire oui à tout ce qui se présente alors que les autres se cassent les dents sur ce que peut bien signifier sept d’un coup, sept quoi? armées -géants? et deviennent victimes de leurs propres projections. Car jamais il ne dément ce que les autres pensent de lui. Sa force est de faire vivre l’éveil d’une nouvelle perception déclenchée par une soudaine vision.

Ouvrons nos yeux à l’intérieur et voyons que c’est le meilleur moyen de ne pas les fermer ni à nous-même ni au monde et peut-être même d’y apporter la souveraineté inaliénable et créative que chacun possède.

 

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