Aimer l’autre

Avant de parler des autres, parlons un peu de la relation à l’autre dans la vie intime et amoureuse. Cet article est dans la continuité de Que veut dire s’aimer soi ?

Aimer l’autre ne va pas de soi car toute rencontre amoureuse est suscitée par un manque à combler. De ce fait, l’autre devient vite l’indispensable, l’irremplaçable, seul capable de nous combler, de faire de nous, sous son regard tout puissant, quelqu’un d’autre en mieux que la version actuelle. Aimer l’autre serait faire de soi un autre plus désirable, plus fort, plus vaillant.
Peut-être nous ne nous aimons  pas trop, et sans le savoir nous pensons mieux nous aimer grâce à un autre qui nous aimera. Cette attente a sa puissance et ses illusions.

Idéalement et inconsciemment, que l’on soit homme ou femme, nous voudrions être aimé comme notre mère aurait dû nous aimer. Nous souffrons tous de la blessure de l’existence, de l’imperfection d’être et de celle du manque d’amour. Le petit enfant ne manquera pas de revenir dans la vie amoureuse réclamer son dû. De même les nombreuses intrications familiales et ancestrales nous montrerons que « deux » est rarement deux et souvent beaucoup plus.
L’amour est toujours à la racine, même des comportements douloureux. Il y a un amour aveugle et un amour qui guérit. Nous avons déjà chacun(e) à nous mettre au clair et à démêler ces subtilités cachées dans nos propres histoires. L’amour a déjà en nous une histoire, celle de nos parents. Nous pouvons apprendre des choses sur nous même et notre relation à l’amour de l’autre en la revisitant avec la neutralité d’un enquêteur qui cherche ce qui a été perdu pour le rendre.
Dans l’approche des constellations nous examinons ces ordres de l’amour pour leur redonner équilibre et harmonie. Je n’irai pas plus loin sur ce chemin d’exploration par les constellations mais sachez qu’il existe.

Si l’amour est fondamentalement élan, celui-ci a pu être brisé ou interrompu tôt dans l’enfance. Des personnes vont parfois à la rencontre de grandes figures de Mère divine, comme celle d’Amma par exemple.
Amma étreint les êtres des jours entiers et donne ainsi son amour indéfectible à celles et ceux qui viennent le chercher, elle leur donne une nouvelle naissance aimante à eux-même, la possibilité d’une reconnexion avec leur propre élan vital, dit encore autrement une autorisation à être, une validation de leur venue sur terre.
Dans ce cas, cet amour initiatique qui n’attend rien et donne tout sans conditions est le plus bel amour qui soit et chez certaines personnes qui l’ont vraiment reçu, cela a pu les incarner dans une profonde acceptation d’eux-même et les transformer positivement.
Lorsque l’amour d’un autre, comme Amma, nous est donné alors nous sommes en contact avec cette puissance vitale qui anime toute chose, nous la recevons et celle-ci nous aide à nous aimer nous-même tel que nous sommes. Dans cette étreinte la dualité disparaît, ne reste que l’amour inconditionnel.
Bien sûr, le chemin de la transformation doit être poursuivi car rien n’est donné une fois pour toutes que nous n’ayons à cultiver par nous même ensuite. Ce que nous cherchons est d’être aimé tel que nous sommes, mais que sommes nous? la réponse est à la fois dans une quête personnelle et spirituelle.

Tout donner sans rien attendre est-ce possible dans une relation amoureuse?
La difficulté dans la relation à l’autre est que chacun a des attentes à la fois semblables à l’autre et très différentes de l’autre.
Donner et recevoir qui est la dynamique relationnelle fondamentale est souvent déséquilibrée par toutes sortes de niveaux en interférence qui n’apparaissent pas tout de suite.
Dans les premiers temps d’une relation, on s’ajuste à l’autre et il semble que tout est clair et transparent. Sa différence même nous amuse, nous séduit jusqu’à ce qu’elle produise avec le temps des conflits, des incompatibilités, des agacements. C’est ainsi parfois que ce que nous avons aimé chez quelqu’un sera exactement ce que nous détesterons par la suite.
Comme dans le conte de Grimm, la fille intelligente du paysan, où le roi veut épouser une jeune femme qui devra résoudre des énigmes car ce qu’il souhaite est l’intelligence pour son royaume. Lorsqu’elle devient reine, sa grande sagesse attire à elle des personnes qui souhaitent trancher des conflits et lui font confiance, plus qu’au roi. Quand le roi voit que l’intelligence de la reine lui fait concurrence alors il veut s’en débarrasser. La raison même pour laquelle il l’avait choisie est celle qui lui fait la répudier.

La relation amoureuse est-elle pour autant vouée à la désillusion voire à l’échec?

Les premiers temps de l’amour sont comme un charme magique qui opère irrésistiblement. Chacun est fasciné par le désir de toujours vouloir aller vers l’autre, le découvrir, savoir qui il est et pouvoir aussi se raconter lui-même dans une bienheureuse innocence.
Je peux enfin me montrer tel que je me raconte que je suis et être vraiment compris à un autre qui fait la même chose, qui se raconte tel qu’il pense qu’il est et tout le monde est heureux d’y croire.
Nécessairement et sans m’étendre sur la question, et pour toutes sortes de raison, vous le comprendrez aisément de vous même, oui la relation amoureuse doit traverser la désillusion, elle le fera forcément avec le temps. Elle commence sur une illusion qui conduira à une désillusion.
Nous pouvons ainsi transposer les fondements du dharma à la relation, Il s’agit toujours d’intégrer dans sa vision la nature de ce qui est, en voyant les conditionnements, croyances, habitudes et autres réactivités à l’oeuvre.

Nous devrons arrêter de nous raconter des histoires et faire face à ce qui est avec plus de vérité. L’autre risque de nous montrer ce que nous ne voulons pas voir. Nous sommes tous l’autre de quelqu’un. Inutile de se perdre dans qui a raison ou tort,  l’essentiel est de revenir à la base, à la bonté naturelle faite de sagesse. Un geste simple que nous savons juste mais parfois difficile à faire : reviens à la bonté naturelle du coeur qui lâche la tête et s’ouvre.
Nous nous entraînons à nous laisser guider par le sagesse de l’impermanence, de la compassion.
Voir l’attachement, la nature de nos réactions conditionnées, etc. toutes les notions du dharma sont la base d’une meilleure vie en général, d’une meilleure façon de traiter les problèmes et donc d’une meilleure relation à l’autre.
Les enseignements nous invitent à nous ouvrir, à vivre dans le présent, à nous éveiller à nous-même et à l’autre, en étant capable de nous remettre en question, de pardonner, de faire des efforts.
Le Bouddha lui-même était marié, avait un enfant, lorsqu’il est parti pour entreprendre sa quête. Il a quitté son palais, a vécu dans l’abstinence, se consacrant à trouver le remède à la souffrance de tous les êtres. Il n’a pas abandonné sa famille parce qu’elle lui était un obstacle. Il n’est pas parti contre mais pour.
Il a juste pris conscience qu’on ne pouvait se contenter de vivre dans de douloureuses illusions. Que la mort, la vieillesse, la maladie et -pourrions nous rajouter ici- la difficulté à aimer vraiment font partie des racines de souffrance dont il voulait trouver la solution. Le Bouddha était totalement impliqué dans cette recherche, il en était le premier concerné.

Le dharma peut-il nous aider à mieux aimer l’autre?

Le Bouddha nous a laissé des enseignements qui contiennent des réponses à mettre en application dans notre vie. Cultiver la joie, la bienveillance, l’égalité de soi et autrui oriente notre vie relationnelle dans une dimension plus riche. L’idée que nous sommes tous reliés et souhaitons rencontrer le bonheur et nous libérer de la souffrance aide à nous replacer sur un terrain possible d’entente avec l’autre lorsqu’il y a des crises ou  des conflits.
Nous nous interrogeons sur nos propres attitudes, de sorte à voir comment nous générons de la souffrance et comment faire pour en sortir. Le dharma donne énormément de ressources pour aborder les situations.

La vie amoureuse génère beaucoup d’émotions très intenses qui peuvent être positives mais aussi destructrices. S’ouvrir à l’autre est s’exposer à montrer ses fragilités, ses blessures anciennes, ses peurs, avec le désir que l’autre n’appuie pas dessus à la moindre défaillance.
N’ayons pas peur de nos émotions, aussi intenses soient-elles, regardons les. C’est ce avec quoi nous travaillons dans la ou les méditations.
De sorte à ne pas perdre ou à retrouver la base de l’amour, la bienveillance fondamentale. Reprendre le fil du coeur que nous avions laissé sur le bas côté des malentendus, des incompréhensions mutuelles, des rejets violents. C’est l’attitude du bodhisattva qui a fait voeu de faire les premiers pas en toute situation, de ne pas être indifférent, de ne rejeter personne.

Rappelons nous aussi que la vie est courte et impermanente. Cela signifie que nous changeons et que nous avons la possibilité d’évoluer. Rien n’est statique. Un couple peut évoluer, et le doit. Il peut demander de l’aide si nécessaire, à un thérapeute ou à un ami spirituel. Ce qui est bon signe, signe que chacun veut travailler avec le changement qui se présente.
Les corps changent, les pensées, les émotions, les regards changent, les habitudes changent, etc. cela demande de pouvoir s’adapter à ces flux constants dans la continuité de la vie, à faire appel à de nouvelles ressources, à être créatif.

L’impermanence aiguise aussi notre conscience de la perte car nous réalisons que beaucoup de tensions et de colères sont vaines, chacun peut mourir à tout moment. J’ai connu autrefois un homme qui, un matin, s’était disputé avec sa compagne. Elle est partie en colère, a pris sa voiture et s’est tuée, sans intention consciente, dans un accident de la route. Lui est resté bloqué dans la culpabilité de ce moment, dans des regrets qui le rongeaient au plus profond de son être. La nuit il errait comme un fantôme, incapable de trouver le moindre repos.
Cela n’arrive pas qu’aux autres nous le savons mais l’oublions : nous pouvons tous mourir à l’improviste, irréversiblement. Et alors que laisserons nous derrière nous?

La relation à l’autre nous met face à nos ombres et nos lumières, à ce que nous n’avons pas résolu de la nuit de l’enfance ou des vies passées.
Nous vivons dans la confidence incessante de notre vulnérabilité remise dans les mains d’un autre. Nous nous laissons aller à la confiance totale et parfois nous nous sentons trahis. Quel sera alors notre refuge? Même si nous sommes dans une relation satisfaisante à tous points de vue, ne négligeons pas notre esprit.

Dans la relation d’amour à ses débuts, nous sommes toute écoute de l’autre, sans lassitude aucune. Cette qualité d’écoute, il est important de ne pas la laisser se volatiliser ou se noyer dans la vaisselle du quotidien.
La communication renouvelée, affinée, est le coeur de tout lien pour qu’il reste vivant et trouve un équilibre entre « je » et « tu ». Chacun connaît les méfaits des ressentiments, des non dits, des petits mensonges devenus grands.
Nous pouvons appréhender nos difficultés avec énergie. Elles nous donnent une direction, des indices où placer notre attention. Améliorer la communication, veiller aux interprétations, se libérer des jugements, est essentiel pour toute forme de relation.

Même si le couple a une valeur thérapeutique, cela ne doit pas dispenser d’un travail en profondeur sur nos attentes et nos attachements. Travailler avec ses illusions, comprendre qu’aimer, ce que tout le monde pense comme évident, est en réalité un art qui demande du temps et l’acceptation d’épreuves.

La toile de fond du dharma peut se transposer dans la relation de couple car il s’agit de revenir à la compréhension de la nature de la réalité. Tout attachement va vers le non attachement. Nous devons replacer la relation dans une vision plus vaste et ne pas rester enfermé dans une bulle samsarique à deux mais oeuvrer chacun à nous en libérer.
Ainsi le couple peut devenir le lieu du non attachement et donc de l’amour véritable.

Chacun doit travailler sur son histoire réellement, quitte à mettre à jour des monstres, quitte à être déçu, l’amour ne correspond jamais à l’idéal qu’on s’en fait. Une fois libéré de cet idéal, il est plus facile de rencontrer l’autre et aussi de revisiter ses histoires passées.
Toute histoire d’amour vécue a sa valeur et son sens. Il ne sert à rien de détruire ou d’être dans le désamour si on constate que l’on aurait pu se dispenser de ce que l’on a vécu car c’est justement le coeur des sujets que d’apprendre à mieux aimer en traversant les crises de l’amour.

Une relation est l’opportunité de changer de vision, de prendre conscience que nous sommes des êtres de chair et de sang blessés qui avons besoin de guérison, que nous vivons de nombreuses émotions négatives qui endiguent l’adhésion du coeur à sa bonté naturelle, et qu’une manière d’agir plus juste conduira l’amour à s’élargir d’un « deux » à « eux », d’un autre à tous les autres.

Il est de la nature de l’amour d’englober tous les êtres. L’amour est cette ouverture naturelle où personne n’est exclu ni perçu comme ennemi.

L’autre face de l’amour est la compassion qui l’accompagne car aimer expose à la souffrance :  souffrance de l’attachement, souffrances que nous générons sans le vouloir, souffrances des événements et des cycles de la vie, de la maladie, vieillesse et mort.

Traverser l’océan du samsara avec un autre à ses côtés peut être une belle aventure spirituelle, pour qui souhaite s’y engager avec la lucidité d’un mortel  qui devra tout laisser et partir nu et les mains vides.

En conclusion qui n’en n’est pas une, je vous livre au débotté et pour inspiration un conte des Grimm que j’aime beaucoup qui s’appelle les douze chasseurs. Dans ce conte, en raccourci, une jeune fille à qui un prince avait fait une promesse de mariage est délaissée pour une autre, sans vraiment d’explication.
Cette jeune fille, blessée dans son amour, se retrouve désespérée au point qu’elle veut mourir. Son père lui dit alors : toi tu veux mourir mais l’amour en toi que veut-il ? A cette question son cœur donne inspiration : la vision de onze chasseurs semblables à elle, elle sera le douzième.
Ces chasseurs seront l’entourage du jeune prince qui ainsi ne la reconnaîtra pas.
En effet que veut l’amour? il veut continuer à vivre près de l’être aimé, dans l’ombre et l’intimité, il veut veiller à protéger l’autre sans qu’il le sache. L’amour veut être là, présent, inconnu, ignoré mais dans la plus grande des proximités.
C’est là l’essence de l’amour, même déçu et renié, que de vouloir continuer à vivre près de l’aimé, encore un certain temps.
Le conte nous dit aussi que l’amour ne peut pas toujours être reconnu, qu’il faut parfois du temps pour savoir être touché par l’amour qu’on a reçu. On ne l’avait pas vu, parce qu’on ne pouvait pas le voir, parce qu’on ne le voulait pas ainsi, parce qu’il était trop proche et trop dérangeant.
Reconnaître qu’on a été aimé fait partie de l’apprentissage de l’amour, de savoir ce qu’est aimer. Certains visages de l’amour sont parfois masqués par d’autres. Faire passer l’autre avant soi, donner sans retour, vivre dans l’ombre n’en sont pas les aspects communs ni les plus attrayants, ni les plus recherchés. Souvent nous ne voulons voir l’amour que dans son papier de glamour superficiel et facile.
Mais nous n’avons jamais fait le tour des formes qu’il peut prendre. Il peut être d’une telle maturité qu’il en revient à l’innocence d’un enfant malmené.

Dédicace

Pour accompagner de nombreuses personnes depuis des années, je sais la blessure d’amour forte et chaque jour plus de solitude non choisie envahit les vies, on communique sans communier, on souffre d’hiver éternel, on perd sa joie à être délaissé comme un vieux jouet cassé.

A celles et ceux qui ne se sentent pas aimé, qui n’ont pas d’autre à qui parler, qui sont perclus de solitude à l’isolement de leur âge, à celles et ceux qu’on ne touche plus, qui s’encombrent d’un corps comme d’une mécanique sans plus d’âme à caresser, à celles et ceux qui cherchent un baiser à l’absence de leurs rêves, à celles et ceux brisés de dépendance à l’aimance disparue, je dédie ces quelques vers où laisser l’amour vous ronger les sangs jusqu’à l’os du coeur – n’en doutez pas il en restera quelque chose dans la larme d’un enfant qui lève au ciel ses yeux de colère – 

Paradoxe des sentiments. L’amour nu n’est pas ce qu’on croit,
il est une blessure, un éveil au cru du jour, un décillement des yeux au malheur de tous,
une descente aux enfers, une conversion radicale, et peut-être aussi la victoire sur la mort de l’insecte noyé dans une bassine,
il vit anonyme, personne ne le soupçonne d’être joie, il est sale, laid et mal fringué, il est le tout autre que tu laisses entrer par la porte de service et que tu ne regarderas qu’au bas de la tombe – tu verras alors un bouchon de lumière traverser le ciel se planter à ton front comme la balle mortelle d’un ailleurs rebondi – totalement dissous en étoile tu brilleras au fond des yeux d’un autre et tu sauras toi aussi la tragique et toujours magique destinée de l’amour de ceux qui aimaient et de ceux qui n’aimaient pas –

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6 commentaires sur “Aimer l’autre

  1. Aimer l’Autre,
    c’est aimer l’Autre qui est en nous.
    Aimer l’Autre c’est s’ouvrir à l’inconnu.
    Aimer l’Autre c’est accepter la peur de la différence.
    Aimer l’Autre c’est être en colère et trancher.
    Aimer l’Autre c’est oser mordre à pleines dents dans la vie.
    Aimer l’Autre c’est se découvrir soi-même.
    Aimer l’Autre c’est l’outil de la vie, du changement, de l’artisan qui cherche à rendre créatif chaque instant qui passe.
    Aimer l’autre c’est se nourrir des différences, des imprévus.
    Aimer l’autre c’est oser se baigner dans les aventures de la vie.

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