Ethique ou pas?

Au vu des scandales qui secouent les communautés bouddhistes aujourd’hui, comme d’autres avant elles, certaines personnes m’ont demandé si j’avais un avis sur la question. En fait au lieu d’un avis, ce sont surtout des questions qui me sont venues, et elles ne sont pas nouvelles puisque j’ai fondé mon enseignement aujourd’hui sur la plupart d’entre elles.
En tant qu’enseignant(e) du dharma, qu’enseigne-t-on exactement?
A qui enseigne-t-on?
Est-il facile d’enseigner le dharma en occident?
Dans une société où l’éthique semble avoir déserté la plupart des esprits, vers quelle sorte d’éthique se tourner?

Les scandales on aime ça, ça nous occupe, ça re-soude et ça divise, ça libère la rumeur, ça conforte dans une bonne conscience où là n’est pas le fond du propos. Aussi je ne vais pas participer à des procès ou des jugements, des prises de position, il y en a déjà suffisamment.
Outre leur effet dévastateur et caricatural, les scandales renforcés par les médias ont tendance à scinder les partisans en deux et à recréer des formes de dualité excluantes assez manichéennes, où tout est jeté, comme on dit, le bébé avec l’eau du bain.
Ce n’est pas parce qu’il y a un mauvais livre dans la bibliothèque qu’il faut jeter l’ensemble.
Je n’excuse en rien la souffrance qui a été faite à des personnes qui ont suivi un maître et ont mis du tempsà révéler leur vécu. On met toujours du temps dans ces cas là car beaucoup de choses sont mêlées et en jeu. En même temps, le dharma n’exclut personne de sa compassion, ce qui permet de regarder mieux toutes les parties des problèmes et éviter qu’ils ne se reproduisent à notre insu.
Les problèmes ne sont pas le fait uniquement d’une personne mais d’un contexte. Je le redis cela n’excuse en rien les auteurs d’actes répréhensibles qui en restent les auteurs et doivent donc réparation des dommages causés.
D’ailleurs que ce soit la rétribution des lois sociales ou celle du karma, les deux fonctionneront à leur niveau.

Le propos est comment faire pour que certaines choses ne se reproduisent pas? qu’est-ce qui les a produites? sans avoir la prétention de détenir la réponse à ces questions, il me semble que les évoquer peut nous donner des pistes.

Essayons, passées ces premières ruades d’introduction de faire preuve de discernement, celui que nous enseigne la voie.

En tant qu’enseignant(e) du dharma, qu’enseigne-t-on exactement?
A qui enseigne-t-on?
En tant que pratiquant un temps de silence s’impose pour essayer de voir la complexité des situations et plutôt que de prendre parti de rappeler certaines évidences.
L’aspect positif, s’il y en a, de tout ce battage est de remettre les pendules à l’heure aux naïfs de tout poil qui se bercent d’illusions et sont restés des petits chaperons rouges qui ne sont jamais entrés dans le ventre du loup et à qui le chasseur de la vigilance manque. Car c’est aussi l’aveuglement des manques, des névroses, des conditionnements qui fait que certaines personnes vont droit dans la gueule du loup plutôt que d’en sortir et de continuer à pouvoir confronté, mais avec plus de discernement, l’inconnu qu’est la vie.
Dans l’inconnu de la vie il y a des loups et des chaperons, et alors c’est une raison pour rester enfermé? non bien sûr. Dit autrement, avoir les pieds sur terre, être capable de ne pas se raconter trop d’histoires affabulatrices d’idéaux et continuer sa route en étant averti que l’existence humaine est ainsi permet de supporter la désillusion, sans tout dénigrer et en voyant sa part de responsabilité dans l’histoire.

Nous devons examiner notre propre esprit, c’est l’enseignement de base, ses projections, les écueils de karmas qui se réveillent et grondent à nouveau, bref, nous devons prendre au sérieux les voiles et les empreintes qui recouvrent l’esprit et surtout les connaître et se méfier parfois de nous même.
C’est là un des rôles de l’enseignant de pouvoir aider quelqu’un à mieux voir ce qui l’entrave, du point de vue de l’enseignement et ne jamais utiliser l’enseignement comme prétexte à la satisfaction de névroses personnelles.
Facile à dire mais difficile à démêler car aucun cas ne correspond à une définition aussi nette, même si la définition a raison d ‘exister. Nous devons à la fois faire avec les apparences et nous en méfier.  Personne ne peut faire l’économie intérieure d’allers-retours. C’est aussi l’opportunité d’exercer la tant récriée liberté que tout le monde veut mais qu’il faut assumer aussi dans le doute.

Cela montre l’importance d’une relation de confiance qui s’installe dans le temps avec l’ami(e) spirituel(le), ce qui signifie passer parfois par des étapes de doute, peut-être, de remise en question mais au final s’il en sort du bien pour l’élève alors la relation se renforcera. Tout cela est très personnel et très subjectif, seule l’expérience fait force de preuve. Il y a aussi les bonnes connexions, les affinités qui entrent en jeu dans cette relation et qui ne sont pas à négliger. Le dharma ne nie pas ce rôle des liens et leur puissance d’évolution.
Après sachons que les relations idylliques des romans spirituels n’existent pas. A l’inverse, ce n’est pas parce que vous voyez des défauts dans les comportements de votre ami(e) spirituel(le) que vous devez le ou la jeter et en chercher un autre, plus authentique. Les choses ne sont pas aussi radicales ni extérieures, elles se jouent en nous, à des niveaux que personne ne perçoit.
Cependant si on vous fait faire n’importe quoi et que vous vous prenez pour Milarépa mais qu’en réalité vous vous sentez à côté de la plaque au bout d’un moment, c’est probablement que vous l’êtes, à côté de la plaque – et pas Milarépa.
Vous êtes juste qui vous êtes et c’est très bien comme ça, la voie commence juste après ça. pas la peine de se trimballer la valise d’autres. La voie commence en assumant sa place.
En tant qu’enseignant(e), nous ne pouvons simplement instruire la méditation, sauf dans un certain cadre où la demande est juste celle-ci, car méditer est inséparable de tous les autres aspects de la vie. C’est pourquoi le Bouddha a enseigné, expliqué et donné comme base les quatre nobles vérités et l’octuple sentier.  Ce sont les fondations du chemin pour réussir à voir l’agitation-confusion et commencer à déceler d’autres espaces possibles où vivent les qualités de paix intérieure, de bienveillance inconditionnelle, de joie, d’ouverture, etc.
Nous ne vivons pas que sur notre coussin, nous devons agir en corps, parole, esprit, agir pour le bien des êtres dont nous faisons partie en nous entraînant, dans la non violence, à observer nos intentions, notre motivation.
Si l’aspiration à la non violence est relativement simple et claire, son application dans les situations reste la difficulté majeure car cela est somme toute complexe à différents niveaux. Nous sommes des êtres humains faillibles, c’est pourquoi nous cherchons à nous améliorer. Le dharma ne condamne pas, il nous dit juste de regarder là où sont les blessures, en nous mais aussi quand nous appuyons sur le point sensible des autres. Cette attention mutuelle fait évoluer les situations. Pour cela, nous devons nous défaire des jugements, des condamnations simplistes et faire face à ce qui est, avec le désir d’améliorer nos réponses aux situations relationnelles et autres.
De plus, le dharma nous rappelle que ce que nous considérons comme négatif contient au fond des qualités. Que ce soit la colère, la jalousie, l’avidité, etc. tout cela est exactement notre potentiel d’éveil, à travailler sur différents niveaux. Je dirai aussi bien du point de vue de l’enseignement que par exemple du point de vue systémique avec les constellations. Nous portons des fardeaux qui ne sont pas les nôtres, liés à notre appartenance familiale déjà, nous devons savoir les identifier et les poser.

C’est pourquoi en tant qu’enseignante, j’ouvre la possibilité à chacun, à travers le cursus des Cinq Racines, de travailler sur différents plans blessures, croyances et projections car on passe trop facilement sur ces réalités de souffrance, toutes relatives certes, mais inséparables de ce que nous sommes et vivons aujourd’hui.
Tout enseignant devrait éclaircir certaines choses en lui, en lien avec une compréhension du contexte dans lequel nous vivons pour comprendre déjà à qui il a affaire, à qui il enseigne.
Il n’est pas sûr qu’un enseignant venant d’une autre culture, qui exerce souvent une grande fascination due à son exotisme, ne rencontre pas lui-même des difficultés qu’ils n’avaient pas envisagées. Or un enseignant même qualifié devrait pouvoir et savoir se tourner vers d’autres lorsqu’il rencontre des  problèmes, des obstacles, des limites.
La difficulté majeure est souvent l’isolement – oui mais cet isolement est aussi un isolement intérieur. Je ne parle pas de lien spirituel à la lignée qui lui peut être intact, je parle ici de nouveaux contextes déstabilisant qui sont ceux de nos sociétés contemporaines.

Il faudrait pouvoir se relier, certes à nos inspirateurs spirituels qui sont peut-être au loin, mais selon le niveau de difficultés rencontrées il faudrait très concrètement se relier à des thérapeutes qui ont une expérience profonde du dharma.

Enseigner dans nos sociétés demande un effort pour comprendre à qui on enseigne et les pièges possibles.
Ainsi enseigner la « folle sagesse » peut être tentant mais c’est souvent la porte ouverte à toutes les dérives. Bien que les enseignements du vajrayana soient puissants et profonds, leur subtilité échappe à la plupart, il est donc mieux d’éviter d’égarer des personnes sur des voies de garage d’où elles sortiront abîmées et encore plus confuses.

Qu’une thérapie puisse avoir des aspects provocateurs, qu’un enseignant puisse secouer d’une certaine façon, cela est envisageable mais n’est possible que s’il y a une réelle relation de confiance. Cela se crée dans le temps – ou pas. En tous cas, l’éthique de l’enseignant est toujours d’œuvrer avec bienveillance pour le bien de son élève et donc de voir ou de tester le niveau du lien avant toute chose. Personne n’est infaillible donc on peut aussi se tromper des deux côtés. Un enseignant peut avoir mis sa confiance dans une personne qui se révèle au final instable et laisse tout tomber. Personne n’est à l’abri de cela.

D’autre part, tout le monde ne peut supporter le tranchant des couperets vajra, surtout s’ils sont utilisés systématiquement.
Nous ne devons jamais oublier les bases, le hinayana assoie la discipline et l’éthique qui se développe avec l’attention, les vœux extérieurs et le désir de ne pas nuire puis le mahayana développe l’entraînement à la bonté et à la bienveillance, et le vajrayana enseigne la vue pure en toute situation. A chaque fois ce sont des niveaux qui s’emboîtent les uns dans les autres, comme des poupées russes, on ne peut faire l’impasse sur l’un sans qu’il y ait un manque d’équilibre ailleurs. Or tout cela prend du temps, demande des efforts, des aptitudes, de l’entraînement. Et cela ne peut être enseigné à tout le monde.
Il revient à l’enseignant d’avoir le discernement des étapes où se trouve son élève.
Je parle d’ailleurs ici d’enseignant et d’élève et non de maître et disciple car ces termes sont déjà en eux-mêmes problématiques dans le contexte occidental.

Est-il facile d’enseigner en occident?
oui et non. oui car il y a une réelle possibilité de pratiquer et d’avoir accès à des enseignements très précieux, profonds et subtils. Non parce que nos tendances à être pris par un monde de matérialité, l’absence d’enracinement dans une éthique spirituelle, le nihilisme ambiant, le cynisme défensif, des egos trop facilement gratifiés, tout cela rend difficile, mais pas impossible de faire exister le champ de force de la pratique dans notre vie. Quand nous le faisons nous voyons que cela est une aide essentielle. D’où l’importance de créer ici et là avec facilité des petits groupes de pratiquants motivés à long terme.

Il me semble qu’aujourd’hui nous devons revisiter les bases, la trame de l’enseignement à la lumière justement de tous ces pièges et ces questions et en même temps réactualiser la forme avec ce que nous savons aujourd’hui, avec le recul.
C’est toujours ce que le dharma a fait, s’adapter et intégrer des éléments de la culture dans laquelle il se manifeste à un moment donné. Nous pouvons d’autant plus y participer que nous avons des outils conceptuels favorables pour cela.

Pour quelle éthique?
Une éthique de bonté et de bonheur disait le Dalaï lama. Oui maintenant il ne reste plus qu’à décliner précisément tout cela dans  les différentes sphères de nos vies individuelles et collectives.

Enseigner est une responsabilité, car celui qui enseigne est censé en savoir un peu plus que son élève. Dans la perspective du dharma, la motivation de l’enseignant est de considérer le potentiel de l’élève, sa nature de bouddha et il s’agit de se placer sur ce plan d’évolution. L’éthique se positionne dans ce fond que nous partageons tous et qui nous aide à regarder l’autre de ce point de vue, du point de vue de la nature de bouddha. Évidement ce n’est pas parce cette nature est là qu’on l’actualise. Restons lucide!

L’amitié spirituelle est basée sur la bienveillance, l’humilité, la générosité qui permet de communiquer et de répondre aux questions de l’élève sur sa compréhension et sa pratique de la méditation.
Rappelons que l’éthique n’est pas une morale dictée de l’extérieur. L’éthique est ce que chacun cherche lorsque confronté à la souffrance il veut trouver un chemin de bonheur.

Comment être heureux? le dharma du bouddha répond par l’octuple sentier qui est à la fois l’examen de son esprit dans ses aspects conditionnés et ultimes, par la pratique de la méditation qui englobe tous les précieux enseignements sur intention-motivation, action, parole, moyens d’existence juste, etc.
En résumé, l’éthique, shila, la méditation samadhi et la sagesse prajna sont ainsi indissociables. Il est bien de revenir sans passer trop vite sur ces fondamentaux au risque de déraper plus tard. De plus l’enseignement sur l’octuple sentier est extrêmement pertinent pour les pratiquants dans la vie quotidienne que nous sommes. J’ai déjà abordé ce thème en week-end, l’intégration de l’octuple sentier appliquée aux différents domaines de notre vie.

Au final, enseignant ou élève, Chacun est renvoyé à son éthique et à sa motivation. Néanmoins par expérience directe dans la pratique chacun peut réaliser qu’il y a des obstacles, des entraves, que si l’aspiration est claire elle ne trouve pas toujours de terrain d’enracinement, en tous cas il ne faut pas oublier de nourrir la terre du cœur de toutes les façons possibles.
Là des éléments de notre patrimoine peuvent nous aider à renouer avec les aspects émotionnels positifs, symboliques et riches de subtilité qu’il y a dans les contes, les mythes, les récits de sagesse, la poésie, la créativité. C’est pour ma part ce que je propose, ne ne pas exclure le langage du cœur qui s ‘est appauvri avec la désertification ou le déplacement des imaginaires.
Bien qu’il y ait toujours de la créativité, il semble néanmoins que nous manquons d’une structure qui puisse rendre l’ensemble lisible, d’un souffle commun qui nous porterait au-delà des difficultés actuelles. Si nous ne pouvons le développer à grande échelle, ne doutons pas que ce que nous faisons là où nous sommes à notre niveau est arroser une graine qui grandira.
L’éthique est aussi une question de sens, d’orientation, vers quoi allons nous de plus grand que nous même mais qui nous éclipse et nous implique à la fois?

Il y a des questions vous le voyez mais je ne suis pas sûre qu’il y ait des réponses… seulement un grand chantier parfois appelé réseau ou sangha. Si certaines et certains ont la motivation de s’y joindre, alors nous pourrons envisager de nouvelles visions et peut-être actualiser ensemble leurs propositions.

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