Le côté obscur de la force

On nous rebat les oreilles avec les bienfaits de la méditation, comme si les expériences de méditation se limitaient à cela. Non seulement c’est une vision réductrice mais elle est aussi erronée.

L’engouement pour toutes les approches mindfulness a tendance à montrer un visage de la méditation lénifiant et à l’eau de rose. C’est un peu comme de parler des expériences de mort imminente en croyant que tout le monde a vu ou verra un magnifique tunnel de lumière où des êtres merveilleux viendront l’accueillir. Evidemment si tous ceux qui acceptent de témoigner volontairement ont fait cette expérience elles prouvent juste un point de vue validé par ceux-là, et les autres? ceux qui ont vécu des expériences traumatisantes ou effrayantes et qui n’osent pas en parler car il est toujours plus facile et plus sympathique de parler de ce qui est positif et qui entretient de l’espoir que de faire face à ce qui est, et qui peut être somme toute angoissant. C’est un peu le cercle vicieux car ne témoignent que ceux qui rentrent dans les cases définies au préalable (par qui et pourquoi?) générant toujours des renforcements des mêmes expériences et idées et excluant les autres car qu’en faire?

Qu’il y ait des bienfaits à méditer, cela n’est pas à remettre en question. Sur ce point, la tradition bouddhiste accorde un peu de son temps et de ses textes mais il y a bien d’autres expériences en fonction des types de méditation et aussi des difficultés potentiels, des effets largement traités dans tous les courants bouddhistes. Les bienfaits sont une toute petite littérature par rapport aux prévenances des autres possibilités d’expériences. Or, on a tendance à évincer ces aspects pour ne garder que ce qui nous arrange, c’est là une attitude typiquement moderne. La modernité se résumant ici à jeter ou exclure l’essentiel et la profondeur des recherches de ceux qui nous ont précédés, particulièrement dans le domaine de la vie spirituelle. On veut faire de la spiritualité sans esprit, un peu mort, non, comme tentative? ou alors remplacer la spiritualité par la psychologie, une porte de sortie comme une autre dans l’industrie de la pleine conscience. Elle a ses stars et son public. En cette ère de communication et de confusion, chacun essaie de voguer comme il peut.

Vous pratiquez ? alors passé les premiers émois de vous être senti relié à nouveau à vos sensations, d’avoir recousu votre corps à ??? [et là je ne sais pas le mot que vous mettez sous le point d’interrogation, je vous laisse compléter]. Qu’en est-il ensuite? avec toute cette attention vigile que vous développez, qui vous aura aussi fait pénétrer en profondeur, même rapidement, votre sentiment d’insubstantialité car vous aurez aiguisé votre lucidité à l’aune des sensations qui passent, pourrez-vous encore vous y attachez avec la même illusion?  De même, lâcher-prise, s’ouvrir, est lever les résistances, les barrages qui permettront à d’autres aspects de votre personnalité d’émerger, qu’en ferez-vous?
Comment en pratiquant ne pas ressentir plus vivement l’acuité d’être et tout son cortège de souffrances ? Comment en pratiquant tonglen ne pas être confronté à son égoïsme foncier ? comment en ayant des expériences de félicité ou de clarté, ne pas s’y attacher en croyant être arrivé à destination ? ou traverser des périodes de doutes profonds, de nuits obscures, de paranoïas ? etc. si vous lisez les chants de Milarépa qui sont des chants d’expériences ou ceux d’autres grands pratiquants qui vous parlent de leur pratique sans prendre des pincettes, alors ils vous diront la vérité : leurs grands frayeurs, leurs obstacles intérieurs et extérieurs, la visite régulière de leurs démons. Le chemin est fait de tout ce qu’ils ont traversé de difficultés et d’obstacles. Un chemin reste un chemin, une distance dans le temps et l’espace et l’autre côté est inversement proportionnel aux kilomètres parcourus. La question est: que pratiquez-vous? dans quel esprit? combien de temps y consacrez-vous?
Certes, si on ne pratique pas ou peu rassurez-vous aucun danger de quoi que ce soit, et si on ne parle jamais de sa pratique, pas de danger non plus, tout va bien, la méditation lénifiante peut se poursuivre. Pas d’effort, pas de résultat, ça reste vrai partout.

Si la vacuité ne vous bouscule pas, si vos démons dorment tranquillement dans la cave aux illusions, si vos fesses n’ont aucune callosité, alors là non plus pas de problème. En général, les croyances sont tellement fortes qu’on se conditionne soi-même à n’avoir aucune expérience traumatisante, ou à la laisser sous le coussin.
Si vous pratiquez et que vous avez peur du dérangement, alors il ne se passera jamais rien. C’est un peu comme déménager sans vouloir affronter le désordre, le nettoyage et le temps que cela va prendre concrètement car vous l’avez constaté l’esprit conditionné aime à envisager que cela va se faire tout seul, il zappe les zones d’inconfort avec une facilité déconcertante mais au final vous devrez vous y mettre.

Méditer c’est savoir, parce que quelqu’un vous le dit ou vous accompagne dans cette traversée, qu’il peut y avoir des expériences de grande tristesse, de colère tenace, de frayeur, de doute incommensurable, de déstabilisation, de changements de comportements émotionnels, affectifs, cognitifs, etc.

Chaque pratique peut être l’objet de saisie, d’attachement et donc de déviations, de renforcement de l’illusion et bien d’autres choses encore. Ce n’est pas pour rien que dans certaines pratiques du bouddhisme tibétain on invoque les démons. C’est précisément avec cela que la méditation et ses formes multiples nous confrontent. Alors arrêtons de croire que nous habitons la grotte de oui-oui et regardons en face que nous chevauchons de grandes et terribles vagues, celles de la vie, de la mort, des changements de ce que nous sommes, de visages inconnus, d’énergies déferlantes. Ayons le courage de parler des multiples expériences, qui sont autant que de fleurs dans les champs au printemps, et de comment les aborder. C’est là où une tradition riche de cette connaissance et des personnes compétentes dans sa transmission peuvent véritablement accompagner sur le long terme, faisant des liens entre leur propre expérience, le souci d’une pédagogie adaptée et d’une éthique.

C’est vrai qu’il est moins vendeur et politiquement –psychologiquement- incorrect de dire qu’en méditant vous pourriez rencontrer des démons, on pense que c’est d’une autre époque, et pourtant… il est plus rassurant (mais faux) de dire que grâce à la méditation tout le monde va devenir plus calme et flotter dans un bain de mieux-être, et sans angoisse et tout… et tout… et tout ça en un kit de quelques semaines, la sérénité ad vitam aeternam, clés en mains. Désolée de le dire mais il faut grandir, assumer le fumier, l’absurdité et les non sens et le désespoir et l’angoisse et j’en passe, l’humanité est riche de toutes ces expériences, ne les jetez pas à la poubelle de l’inconscience et de l’indigence.

Révisez vos classiques, et bougez !
Tout héros dans l’aventure de la conscience connaît le côté obscure de la force, tel le bouddha faisant face aux armées de Mara.

Avez-vous rencontré les vôtres ? que vous ont-elles appris ? qu’en avez-vous fait ?

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4 thoughts on “Le côté obscur de la force

  1. je médite
    mon existence est Mara et je n’en savais rien
    maintenant je sais au moins ça
    mon existence est luminosité vide aussi
    la méditation est l’entrainement de l’esprit à vivre ces contraires
    pourquoi
    pour que notre humanité survive
    pour que le flambeau de la transmission ne s’éteigne pas
    si nous pensons en termes de bénéfices pour nos petites vies étriquées
    alors ça c’est vraiment le désespoir
    il ne faut pas douter
    le doute c’est Mara
    quand on ne fait rien quand on ne médite pas Mara nous instrumentalise
    voyez tous ces mondes que l’ignorance et l’obscurité ont gagné
    s’éveiller c’est voir cette effroyable réalité
    c’est en voyant l’effroyable que l’on acquiert la certitude du flambeau

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  2. Bain de jouvence, bougeons-nous, mobilisons-nous. La vie habite la méditation. Nous sommes bien enracinés. Ton texte Wangmo est beau, fort, et plein d’espoirs de présent (s) qui chante fort et haut la vie, la vraie vie, celle qui nous mobilise et nous rend hommes.

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