Ni lieu ni mémoire

Par la méditation, nous entrons dans un temps sans temps, un lieu sans lieu. Mieux, nous le devenons car nous le sommes depuis notre vraie nature et depuis toujours. Paradoxe : nous sommes aussi ces fragments entêtés qu’on appelle personnalité, ces petits bouts de miroir qui à bien y regarder reflètent aussi la nature sans histoire. On peut même dire que sans ces fragments, ces petits bouts de souffrance ou d’épine dans le pied, on n’y verrait pas grand-chose. L’ombre manifeste la lumière. S’asseoir à l’ombre d’un arbre offre de voir toutes choses en lumière, sans en être fasciné ou ébloui.

Vide d’histoire, de lieu et de mémoire, non ce n’est pas la fin du monde, juste la fin d’un royaume de saisie, la fin de se piéger soi-même dans cette aliénation au temps. Aujourd’hui nous voulons plus de temps, mais pour quoi faire? oui et non. D’un certain point de vue, comment pourrions nous avoir plus de temps puisque nous sommes ce temps qui passe? nous sommes nés à un moment et nous mourrons à un autre, évidemment c’est inévitable d’en prendre conscience. Cela ne nous plaît peut-être pas, jette une anxiété sur la jouissance du présent, nous aimerions être immortels, prolonger notre image dans le miroir, quoique les jours où il fait gris, on s’en fiche un peu, non?

On pourrait toujours s’en tirer avec une bonne vieille dualité : d’un côté le corps qui meurt, de l’autre l’âme qui se balade en survivant à tout. Une autre proposition est celle du point de vue de la pratique de la méditation menant direct à son but véritable, la non-méditation : le temps et l’éternité font bon ménage. Ils ne sont pas incompatibles. Ce sont les deux faces d’une même pièce. Pratiquer est voir ces deux faces, commencer à se détendre avec l’insubstantialité de l’existence et de l’être et découvrir les qualités de la vacuité, vide de lieu, de mémoire et d’histoire, et en même temps potentiel de toutes ces apparitions.

Ce n’est pas parce que j’ai dit non-méditation qu’il faut en profiter pour décerner la palme d’or au petit tapis rouge de ton coussin délaissé. Non, assieds toi comme Milarépa et montre tes fesses rougies de bonheur, allez disons n’excède pas les quarante minutes mais si ce bonheur du renoncement se prolonge alors fonce et sois sans doute.

Car la mémoire n’est pas un endroit où seraient stockés tous les faits objectifs de notre vie bien classés et dont nous serions les détenteurs de vérité exclusive mais elle se reconstruit constamment. Certes il y a une continuité invisible qui file des discontinuités tangibles. Nous voyons souvent que nous nous rappelons de choses qui semblent être vraies, cela s’est passé ainsi,  mais lorsque nous les vérifions, la vérité est autre, toujours relative. Nous avons déformé ou peut-être simplement que le vécu subjectif fonctionne ainsi. Il n’y a pas de jugement dans ce constat. Juste nos souvenirs sont la ré-émergence de  la complexité des trames émotionnelles que nous sommes à chaque moment. Nous sommes la subjectivité du monde, comment pourrait-il en être autrement ? acceptons le plutôt que de vouloir nous séparer à chaque instant, nous quitter, nous trahir, nous battre contre nous même. Et alors que dire de ce que nous faisons avec les autres?

La réalité qui nous intéresse dans l’approche spirituelle est celle de la nature de ce qui apparaît/disparaît,  non de discuter sur la vérité de faits, de contenus obsessionnels : « ai-je bien vécu cela ? » signifie souvent « mon interprétation est-elle correcte? », « Pourquoi les autres ne voient-ils pas de la même façon? », etc. Mon ressenti est-il juste? peut-être que oui peut-être que non : la question est pourquoi je ressens cela ainsi ? qu’est-ce que cela vient percuter en moi? quelles résonances heureuses ou douloureuses sont activées?  sachant évidemment que nous avons une tendance à focaliser sur les résonances douloureuses car elles sont les plus invalidantes quant à nos désirs d’aller mieux, d’être plus réel, de valider nos fantasmes d’immortalité liés à l’angoisse qui pointe lorsque se révèle dans le miroir des choses l’irréalité du monde. Respire!

Où suis-je? où trouver l’esprit?
la fleur de vacuité montre sa plénitude au
revers de ta montre oubliée –

alors tu sais que tu es le courant
charriant l’intemporalité du temps – même ça oublie le!

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