Le passé nous fait face

Faire face au passé car le passé nous fait face. Les Grecs pensaient que le passé était devant nous et non derrière. C’est troublant je vous l’accorde.

Disons simplement que faire face au passé qui nous fait face n’est pas ressasser le passé. En aucun cas ce que nous déployons, à travers la pratique de la méditation ou le travail thérapeutique ne s’assimile à entretenir le radotage de son existence en tant que bourreau ou victime. Bourreau et victime sont les grandes tendances des extrêmes de l’ego.

Nous ne cherchons pas de coupables autres que le processus de souffrance dans lequel nous baignons en permanence avec la plus grande inconscience et généralement notre assentiment, sans nous en rendre compte, jusqu’au moment où nous voyons que nous entretenons un processus et que d’autres voies sont possibles.

Nous n’avons rien contre le passé. Parler de l’instant présent ne doit pas devenir la dictature du présent, un présent qu’on imagine lisse, neutre et insipide, appelé par ailleurs bien-être, ou pire sagesse ou éveil, triste non? nous sommes loin de la joie libre qui se vit à travers celles et ceux qui se reconnaissent humblement énergies du ciel et de la terre, ouverts à toutes les pluies du vivant.

Il ne s’agit pas non plus du présent comme fantasme de l’éclate dénuée de toute lucidité repeignant le monde de la couleur qui arrange pour ne pas avoir à le gratter vraiment. Si vous avez déjà repeint des volets en bois, vous savez qu’il faut nettoyer pour retrouver le bois originel que vous pourrez alors imprégner véritablement et durablement. Ce processus est long. Il y a des couches par dessus les couches. Des couches d’idéal par dessus des couches de déni venues de la foule mentale et sentimentale de nos déceptions en mal de compensation, ne pouvant pactiser avec le manque inhérent au désir qui nous fonde. A moins que ce ne soit l’effet d’une impatience névrotique, chronique et chaotique, assez caractéristique de l’époque, on veut que ça aille vite et surtout on veut que ça nous en mette plein la vue, on veut brûler les chandelles de l’avoir par les deux bouts de l’être.

Méditer est exactement le contraire, c’est poser l’ennui à table sans se demander si ça plaît ou pas, si on désire autre chose. Et même si vous sortez votre carte premier ça n’aura aucune influence, autre que celle de vous montrer l’absurdité de telles négociations. Quelque chose dévore la peau de chagrin de l’intérieur, lâche tes confinements et laisse parler l’amie camarde.

Nous n’avons rien contre le passé. Ni l’avenir d’ailleurs. D’où vient cette mode étrange qui voudrait que pratiquer l’instant nous ferme toutes les portes de l’histoire, petite ou grande?

Ce n’est pas non plus ne pas penser. La non pensée n’est pas devenir stupide, creux et incapable de réfléchir, de discerner, de prendre des décisions. Ce n’est évidemment pas faire un effort pour ne plus penser et se retrouver nez à nez avec son alter ego exacerbé.

S’il n’y avait pas de passé nous ne serions pas là; ce que nous sommes aujourd’hui est aussi le fruit de l’aventure individuelle et collective et au-delà, d’une histoire qui comporte des dimensions temporelles,  relativement réelles et ultimement illusoires, les deux aspects de la réalité, illusoire ou absolu se présentant au même guichet. Vous voulez aller où? samsara ou nirvana? Un choix entre illusion ou réalité ne peut donc être qu’à vertu pédagogique afin d’expliciter de nouveaux points de vue mais en aucun cas pour entériner les extrêmes de la séparation. La visée est la réalisation de l’union inséparable de l’ultime et du relatif, de la réalité et de l’illusion, pointée à partir de leur nature. La question de cette nature est ontologique et non psychologique. Faites la révision des définitions.

Les personnes qui perdent la mémoire perdent aussi le sens de leur identité, de celles de leurs proches et c’est une souffrance, non un état d’éveil. Il n’est donc en rien enviable de se priver de mémoire. Et comment alors pratiquer la compassion, la gratitude?  puisque celles-ci s’enracinent dans la conscience de ce que nous devons aux autres, le rappel de leur bonté, parfois on dit même depuis des temps sans commencement, ce qui inclut tous les passés, tous les futurs, tous les présents à l’infini des coémergences.

Si nous parlons d’instant présent, nous devons donc réhabiliter le passé et le futur, dans une juste proportion. Réhabiliter est souvent se réconcilier avec, tout aussi bien son passé en tant que ses origines et relations que son futur à l’horizon de sa propre mort qui bien que n’existant pas ultimement arrivera quand même. Voir quelques lignes plus haut ce qu’en dit la camarde. Les deux bouts de la lorgnette temporelle sont étroitement liés et se font face. Ce face à face va-t-il annuler la sensation de prison? à vous de constater. Le futur serait-il le passé déroulant ses kilomètres de plages à perte de vue? cette perspective de fuite déroutante et d’anticipation inversée mérite d’être envisagée pour l’insolite qu’elle procure aux repères habituels et consentis.

Seule votre expérience est référence de la quête de votre propre esprit, des illusions qu’on a à son sujet et des découvertes sur ce qu’il est et n’est pas. Sur cette question d’expérience soyez sans doute.

Parfois il nous semble bien que le passé prend la place du futur, au sens thérapeutique voire historique, c’est encore et encore la répétition des blocages non résolus, les accumulations revanchardes qui telles des élastiques dans le dos nous tirent en arrière alors que nous étions proches des buts que nous nous étions fixés.  Nous les rencontrons ces freins sans rendez-vous jusqu’à ce que nous acceptions de les voir. Et pour les voir nous devons prendre le temps de les regarder, c’est un acte très concret. Bien évidemment, par un travail intérieur voire analytique, nous connaissons notre histoire en tous cas notre version romanesque, ce que nous nous en racontons, ce n’est pas pour autant que des changements profonds se produisent. Nous sommes souvent attachés aux châteaux de cartes de nos constructions identitaires. Très bien mais qu’allons nous en faire?

Méditer est ce miroir qui nous présente, dans la non résistance et l’ouverture, ce que nous avons besoin de voir. Alors si cela arrive, plutôt que de fuir le monstre que vous redoutez, prenez le temps de rester ouvert, de faire face et de dire posément à ce qui se manifeste : je te vois.

 

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